"L'Odyssée" : C. Nolan sublime le mythe
- Manon François

- il y a 2 jours
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Plus de vingt ans après la chute de Troie, la cité d'Ithaque n'attend plus le retour de son roi. La reine Pénélope lutte contre les dizaines de prétendants qui dépouillent les réserves royales et qui réclament, qu'enfin, elle choisisse un nouvel époux ; son fils, le prince Télémaque, est habité par la même obsession depuis des années : retrouver son père, Ulysse, roi légitime d'Ithaque et héros légendaire de la Guerre de Troie. Dans son nouveau long-métrage au budget et à l'ambition esthétique titanesque, Christophe Nolan signe une adaptation époustouflante de l'épopée d'Homère et offre un Ulysse qui restera longtemps dans les mémoires.

"Un visage. Une flotte. Une guerre. Un homme. Une ruse...". Un aède martèle ces mots au rythme de la canne frappée contre le sol d'un palais, somptueuse demeure seulement éclairée par une faible lumière ocre ; cette lumière qui accompagne chacun des pas du rusé Ulysse, de la chute de Troie à son retour tant attendu. Mais pas de trace du héros dans ce palais pour l'instant, seule une reine dissimulée derrière un paravent, où l'on distingue son métier à tisser et sa frêle figure, mais aussi des dizaines de prétendants dont la nourriture dégouline de leurs bouches. Les rires abjects fusent dans une salle souillée par leur opportunisme et par les déchets qu'ils ont laissés. C'est dans cette atmosphère moite et nauséabonde que le réalisateur débute le chant homérien. Ulysse apparaît quelques plans plus tard, affaibli, les cheveux grisâtres et la mémoire altérée, sur une plage, à rassembler des planches de bois, cherchant à fuir ce dont il ne peut se remémorer. Tout au long de l'histoire, Nolan fait le choix d'alterner entre le passé et le présent, créant un écho permanent entre l'odyssée d'Ulysse et la quête de Télémaque pour retrouver un père qu'il n'a pas connu.
Si le Hasard semble s'être immiscé dans l'odyssée du héros rusé et dans le combat de son fils, il n'en est rien dans les choix de réalisation. Si le célèbre réalisateur s'offre une distribution impressionnante et plus que bankable (Matt Damon, Zendaya, Tom Holland, Anne Hathaway et Charlize Theron, pour ne citer qu'eux), c'est bien pour tirer de ses comédiens une performance encore jamais vue ; chacun d'entre eux offre une interprétation époustouflante et profondément émouvante. Nolan opte ici pour un Ulysse torturé, moins ironique que l'on retrouve dans le chant original mais tout aussi héroïque ; les sorcières se transforment en des femmes blessées qui comptent bien reprendre la main sur les hommes qui ont ou auraient pu les blesser. Télémaque, interprété par Tom Holland, colle parfaitement à l'idée d'un jeune prince perdu et impuissant face aux désirs et ambitions des hommes.

Outre l'interprétation incroyable de ce casting , Christopher Nolan impressionne par le soin qu'il apporte à la transposition de l'œuvre d'Homère. Certes, plusieurs libertés ont été prises : le cyclope Polyphème demeure presque muet et ne prononce jamais le célèbre nom de "Personne" - la ruse d'Ulysse n'étant ici pas exploitée - tandis que la rencontre avec le dieu Éole et l'épisode de l'outre des mauvais vents sont écartés. Ces choix n'entament cependant jamais la fidélité de l'ensemble au poème originel. Au contraire, le cinéaste sublime les épisodes conservés grâce à des effets spéciaux saisissants. La marionnette géante incarnant Polyphème, loin des représentations numériques parfois caricaturales, évoque une immense poupée au teint grisâtre et cireux, dont le nez et la bouche sont déformés vers le côté gauche du visage. Son silence inquiétant renforce encore la puissance dramatique du monstre, à la fois effrayant et fascinant. Malgré ces quelques omissions, les aventures d'Ulysse et de ses compagnons sont restituées avec un réalisme et une fidélité qui raviront les lecteurs d'Homère. En privilégiant cette approche, Nolan dépouille progressivement son protagoniste de son aura de héros invincible pour lui rendre toute son humanité et la complexité qui l'accompagne.
Les spectateurs peuvent ainsi apprécier une odyssée respectée (presque) à la lettre et des personnages transcendés par un réalisateur profondément visionnaire. S'ajoute à ces éléments essentiels des décors naturels à couper le souffle ainsi qu'une musique pénétrante, qui, à la manière des vagues qui guident la flotte d'Ulysse, emporte le spectateur dans les profondeurs du mythe homérien. Si cette bande-son - que l'on retrouve aujourd'hui sur de nombreux réseaux sociaux - nous émeut tant, c'est en partie dû au fait que Ludwig Göransson a longuement étudié les instruments antiques, utilisés essentiellement durant l'âge de bronze et fait usage de percussions métalliques et en bronze, qui font vibrer intimement le spectateur.
Enfin, le réalisateur d'Inception inclut tout au long de son ouvrage de nombreux messages politiques, à peine dissimulés, sur la situation géopolitique actuelle. L'absurdité de la guerre est longuement traitée et Nolan propulse la chute de Troie, comme un véritable symbole de la chute de l'Humanité, la fin de civilisations puissantes et libres. Christopher Nolan s'approprie les codes antiques de l'épopée pour offrir à ses contemporains une expérience cinématographique hors du commun. Un film qu'il est aisé d'appeler aujourd'hui chef-d'œuvre.


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