"Willy Protagoras enfermé dans les toilettes" au Théâtre La Colline : audacieux et intense
- Manon François

- il y a 18 heures
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Cette saison marque la fin d'une ère, celle de Wajdi Mouawad à la tête du Théâtre La Colline. Jusqu'au 8 mars 2026, le metteur en scène clôt son travail au sein de cette grande institution avec panache et malice en proposant Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, sa toute première création achevée à ses dix-neuf ans. Une mise en scène particulièrement téméraire et puissante.

L'histoire part d'une absurdité et d'une violence folles ; la famille Protagoras, après avoir accueilli la famille Philisti-Ralestine pendant plusieurs semaines, se retrouve dans un conflit épouvantable : Conrad Philisti-Ralestine (Lionel Abelanski), Uli-Char Philisti-Ralestine (Johanna Nizard) et leurs enfants Abgar Philisti-Ralestine (Marceau Ebersolt) et Naïmé Philisti-Ralestine (Lucie Digout) refusent de rendre aux Protagoras leur appartement et plongent alors dans un enfer quotidien. Le départ de Nelly Protagoras (Nelly Lawson) ainsi que la violence des affrontements poussent l'excentrique Willy Protagoras (Micha Lescot) à s'enfermer dans ses toilettes, sans date de sortie annoncée. Cette décision démente provoque une escalade de fureur dans tout l'immeuble. Tandis que sa mère, Jeannine Protagoras (Mireille Nagar) tente désespérément de mettre fin aux malheurs de sa famille, Assad Protagoras (Gilles David de la Comédie Française) s'associe au vil Conrad Philisti-Ralestine pour déloger Willy pendant que le vicieux notaire, Maxime Louisaire (Éric Bernier), semble s'intéresser grandement au "sublime appartement" des Protagoras.
Une expérience inoubliable
Willy Protagoras enfermé dans les toilettes s'impose comme une expérience particulièrement maîtrisée, portée par une dramaturgie d'une rare vivacité. Les scènes, à l'enchaînement flou au premier abord, se succèdent avec une précision musicale, sans temps mort, maintenant ainsi le spectateur dans une expectative constante. Cette pulsation permanente donne à cette création une énergie qui évite tout didactisme pesant et pédant. L'ensemble de la troupe impressionne dans son homogénéité et sa performance impressionnante. Chacun des comédiens habite pleinement son rôle avec une justesse absolument remarquable, construisant ainsi une dynamique vibrante, presque organique. Micha Lescot interprète un adolescent révolté et délicieusement ballot, incandescent de bout en bout ! Il insuffle sur le plateau une nervosité jubilatoire et une ironie tendue qui capte sans mal l'auditoire.
La musique originale, omniprésente sans jamais écraser la parole des acteurs, constitue un autre pilier de la pièce de Wajdi Mouawad ; à la manière du tonnerre, elle frappe et fait vibrer le public tout au long de la représentation. Par moments, sourde et lancinante, ailleurs plus incisive, elle structure chaque acte et participe entièrement à l'élaboration du climat d'enfermement.

Mais c'est surtout dans la fine écriture de Mouawad que Willy Protagoras s'accomplit pleinement. Le texte interroge l'enfermement physique, moral et politique ainsi que le rapport au territoire et la notion de résistance, à travers des thématiques parfois nefas : scatologie, sexualité exubérante, tout y passe toujours dans cet objectif de décrire une réalité "dégueulasse" et nue (mot d'ordre de la pièce, aux côtés du verbe "chier"). Derrière la situation apparemment dérisoire se déploie une véritable réflexion sur la liberté et sur la nécessité de créer. Faire de l'art pour l'art, sans concession.
Il existe dès lors peu de réserves à avoir vis-à-vis de cette mise en scène dense. Il est possible cependant de souligner que le rôle-titre, celui de Willy, paraît par instants plus fragile sur le plan de l'écriture, à grands regrets. Là où les personnages "secondaires" bénéficient d'aspérités stimulantes et bienvenues, le rôle éponyme semble parfois manquer de profondeur, comme si sa fonction symbolique prenait le pas sur sa densité dramatique. Ce
déséquilibre n'atteint cependant pas réellement la beauté de la pièce dans sa globalité.
Willy Protagoras enfermé dans les toilettes s'inscrit comme une proposition théâtrale ambitieuse, décadente et habitée, conjuguant exigence intellectuelle et dramaturgique et puissance scénique. Une œuvre qui (enfin !) ne cherche pas à plaire mais à affirmer un engagement.
Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, jusqu'au 08 mars au Théâtre La Colline
Texte et mise en scène Wajdi Mouawad
Avec Lionel Abelanski, Éric Bernier, Pierre-Yves Chapalain, Gilles David de la Comédie Française, Lucie Digout, Marceau Ebersolt, Jade Fortineau, Delphine Gilquin, Julie Julien, Nelly Lawson, Micha Lescot, Mireille Naggar, Johanna Nizard et Milena Arvois, Tristan Glasel, Swann Nymphar, Gabor Pinter, Tim Rousseau, Lola Sorel de la Jeune troupe de La Colline et le musicien M'hamed El Menjra



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